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Film  Jalil Lespert "Yves Saint-Laurent était un extra-lucide"
07/05/201400:00 Le Petit Journal Hong Kong
Pourquoi avoir choisi de raconter la vie d’Yves Saint-Laurent pour votre troisième film? C’était un projet que vous portiez depuis longtemps?

Non, je cherchais comme maintenant un sujet pour mon prochain film. Je savais que je voulais raconter une grande histoire française, l’histoire d’un personnage qui se bat pour réaliser ses rêves quitte à se brûler les ailes. J’avais aussi envie de raconter une histoire d’amour. En découvrant Yves Saint-Laurent, je me suis aperçu qu’il y avait à la fois un personnage qui s’était transcendé, cette histoire d’amour fabuleuse entre lui et Pierre Bergé et que c’était en plus l’occasion de parler de création.

Pierre Bergé est en effet un personnage central de votre film, presque aussi important que Saint-Laurent lui-même. Qu’est-ce qui vous a fasciné chez ce couple légendaire?  

Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé ont vécu leur histoire sans tabou. Ce fut un des premiers couples d’hommes avec une dimension publique assumée, un couple très moderne finalement. Mais ce que je trouve le plus fascinant chez eux, c’est ce qu’ils ont accompli à deux, ce Janus, cette espèce d’animal à deux têtes. Tous ceux qui ont côtoyé Saint-Laurent de près savent que leur couple fut l’ADN de la maison de couture. J’ai trouvé que c’était un biais magnifique pour aborder le génie du couturier, la nécessité de créer. C’est très compliqué de faire un film sur un génie, ça peut être très vite ennuyeux de filmer quelqu’un en train de dessiner ou de créer des robes. C’est très beau mais ça ne fait pas forcément un film avec une histoire, des enjeux, un climax.

Vous évoquez le génie de Saint-Laurent pourtant, hormis les scènes de défilés qui permettent de revoir les véritables créations du couturier, votre film parle finalement assez peu de mode. C’était un choix volontaire ?

Je voulais avant tout faire un film qui soit accessible à tous. Je ne voulais pas l’enfermer dans un ghetto gay ou dans un ghetto mode. Si Saint-Laurent m’a fasciné au point de lui consacrer deux ans de ma vie, c’est parce qu’il avait une dimension supérieure, héroïque qui est bien plus celle d’un artiste que d’un fashion designer : la nécessité de créer pour ne pas sombrer. Il tenait son crayon comme un naufragé tient sa bouée. C’est ça que j’ai essayé de raconter à travers le regard de Pierre Bergé. Ce qui est important dans l’histoire de ce couple, c’est qu’ils ont su très tôt qui était qui, ils se sont distribués les rôles. C’est en ça que leur histoire est une vraie histoire d’amour qui a duré cinquante ans. Ce sont des gens qui se sont acceptés et qui ont regardé dans la même direction comme disait Saint-Exupéry. C’est une belle leçon de vie !

Pour ce projet, vous avez obtenu très vite l’aval de Pierre Bergé qui vous a ouvert les portes de la maison de couture et de sa fondation. Le film aurait été impossible sans son parrainage ?

Ça aurait été impossible de faire ce film sans l’aide de la fondation, oui. C’était important pour moi de filmer les véritables robes dont la plupart ont disparu, de rendre compte du travail de Saint-Laurent.

A aucun moment vous n’avez craint qu’il n’exige en retour d’intervenir sur le projet final ? D’être contraint de livrer un biopic autorisé ?

Pierre Bergé est quelqu’un de trop intelligent pour être intrusif à ce point dans un projet. Il avait conscience aussi que leur histoire appartenait déjà à la fiction, du fait qu’il y ait déjà beaucoup de documentaires et de biographies écrite. Là, il s’agissait d’appréhender cette histoire pour en faire un film, mon film, et il était hors de question qu’il exerce une pression quelconque. Après, ce sur quoi il était très à cheval et moi aussi d’ailleurs, c’était la réalité historique, l’importance des pièces, des collections, les codes, les usages dans les ateliers… Il fallait que ce soit authentique et les gens de la fondation m’ont beaucoup aidé à rendre compte au plus près de la réalité. J’ai tout de même demandé à Pierre Bergé de lire le scénario avant le tournage car j’aime les choses claires et limpides. Evidemment, il m’a fait quelques remarques sur les raccourcis que j’ai fait avec leur histoire, la vraie, mais il fallait que je m’approprie leur intimité pour la rendre universelle. Pour qu’elle soit émouvante, il fallait que leur histoire passe par ma subjectivité, celle des scénaristes et des acteurs et non par celle de Pierre Bergé, cela aurait été une catastrophe !

Votre film n’épargne d’ailleurs pas Saint Laurent qu’on retrouve certes timide et lunaire mais aussi excessif, désinvolte, capricieux au point qu’on se demande même comment son compagnon a pu supporter tout cela.

Vous dites capricieux mais cela allait bien au-delà de ça. Saint-Laurent était un maniacho-dépressif,  quelqu’un d’auto-destructeur, un extra-lucide. C’est en cela qu’il était un être supérieur : il avait une vision tellement aiguë de l’humanité qu’il lui était insupportable de vivre comme tout le monde. La création, c’était sa planche de salut et ça Bergé l’a entendu très tôt. Evidemment, c’était difficile pour lui de vivre avec quelqu’un qui avait autant d’addictions mais il n’a eu de cesse d’admirer Saint-Laurent. Je crois que c'est cette admiration totale qui était la clé de son dévouement.

On sent tout de même que leur histoire aurait pu basculer au moment où Saint-Laurent rencontre Jacques de Bascher, l’amant de Karl Lagarfeld.

C’est mon interprétation. Yves Saint-Laurent a eu plusieurs béguins mais son premier gros coup de cœur a été Jacques de Bascher. Cela correspond aussi à une période où Saint-Laurent a basculé dans la maladie, la dépression et dans les abus, drogues, alcool, sexe… Le personnage de Jacques de Bascher cristallise tout ça mais je crois que si ça n’avait pas été lui ou Loulou de la Falaise qui lui avaient fait goûter certaines substances, ça aurait d’autre gens car l’autodestruction était quelque chose qu’il avait en lui.

Il y a d’ailleurs une scène un peu énigmatique dans votre film où Pierre Bergé rencontre Jacques de Bascher. Que s’est-il vraiment passé entre les deux ? Pierre Bergé a-t-il conclu un arrangement avec lui pour qu’il sorte de la vie de Saint-Laurent ?

C’est une chose à laquelle je n’ai pas de réponse. Je sais qu’ils ont eu une conversation : ça a été écrit, ça m’a été confirmé. Moi, je pense qu’il y a eu un arrangement financier, des menaces certainement. Je sais qu’il y a eu des scènes épiques entre eux. On m’a raconté qu’une fois au Sept ou au Palace Pierre Bergé a pourchassé Jacques de Bascher pour lui casser la gueule. Quel a été l’arrangement entre eux ? Je ne sais pas, mais à l’instar de Victoire, la première muse de Saint-Laurent, Jacques de Bascher a été évincé de la vie du couturier et ça, c’était important de le raconter car c’est une prise de position forte de la part d’un des deux dans le couple d’éjecter un rival quel qu’il soit. C’est d’ailleurs assez symptomatique de l’emprise qu’ils avaient l’un sur l’autre et de la nécessité pour Pierre Bergé de posséder.

Nous n’avons pas encore parlé des acteurs du film mais Pierre Niney est particulièrement remarquable dans le rôle de Saint-Laurent. Ceux qui ont connu le couturier disent même qu’il fait bien davantage que l’incarner.

Pierre Bergé a dit à Pierre Niney : "Vous êtes un voleur." Evidemment, il y a chez lui ce port, cette élégance naturelle, des similitudes physiques mais il me fallait surtout un jeune acteur qui soit aussi brillant, drôle et impertinent que l’était Saint-Laurent. Pierre Niney a une intelligence aiguë du jeu. Ce fut une merveilleuse découverte et un compagnonnage magnifique pour moi et pour Guillaume Gallienne sur le plateau. C’est un performeur qui a une formation solide, classique de théâtre : il est capable d’incarner un jeune homme de 20 ans à la fin des années 1950 avec un parler, un phrasé d’époque, avec cette voix si particulière sur laquelle on voulait lui et moi absolument travailler. Ce n’était pas tant le côté performance, imitation qui nous importait, mais c’était primordial pour définir qui était profondément Saint-Laurent, un timide maladif, derrière lequel se cachait un chef. Le génie, celui qui avait toujours un coup d’avance, c’était lui. C’est pour ça que j’ai mis dans le film la phrase de Cocteau : "Méfiez-vous des timides, ce sont eux qui dirigent le monde."

A travers l’histoire de Saint-Laurent, c’est aussi l’insouciance d’une époque que vous montrez avant que la maladie et un vieillissement précoce ne le rattrapent.

C’est aussi ça l’intérêt d’un biopic. Je n’ai jamais eu l’intention d’en réaliser un dans l’absolu mais j’y voyais l’opportunité de raconter une histoire à trois niveaux, une histoire intime, une histoire publique, le "rise and fall" d’un personnage historique et enfin l’histoire avec un grand H, celle des trente glorieuses. J’avais envie de rendre compte de ces années assez magiques où tout était possible. Aujourd’hui, en France, on est dans un climat plus que morose, on a l’impression que tout s’est rétréci et j’avais sans doute de manière plus ou moins consciente envie de souffle.

Un autre film sur Yves Saint-Laurent réalisé par Bertrand Bonello qui lui a travaillé sans l’aide de la fondation sera bientôt à l’affiche en France. Appréhendez-vous la sortie de ce projet concurrent ?

Bertrand Bonello a, je crois, eu des contacts avec Pierre Bergé mais peut être un peu trop tard. Je crois qu’il n’a pas souhaité se manifester avant mais je ne veux pas rentrer dans cette histoire. Je connais et Pierre Bergé et Bertrand Bonello depuis longtemps. Sa femme était ma chef opératrice. Je pense que ça a du être difficile pour lui de travailler sachant qu’il y avait un autre film. Je ne vais donc pas en rajouter. C’est un très bon réalisateur, son film sera sans doute très bon et j’irai le voir. Je me félicite toujours qu’un film se fasse et je lui souhaite bonne chance.

Créé le 19 mai 2009, le Lepetitjournal.com Hong Kong est le quotidien en ligne des communautés française et francophone de Hong Kong, Shenzhen et Macao. Pour tout savoir sur l'actualité de ces trois villes, abonnez vous au LPJ HK!

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