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J’ai compris
Culture  Olivia Putman : "Ma mère a été une archéologue des temps modernes"
11/06/201400:00 Le Petit Journal Hong Kong

Journaliste, styliste Prisunic, éditrice de meubles, architecte d’intérieur… Difficile de résumer le parcours d'Andrée Putman à un titre. Sa fille, Olivia, commissaire de la double exposition organisée au Landmark et au PMQ dans le cadre du French May, a donc choisi celui d'ambassadrice de style. Un qualificatif qui colle parfaitement à cette créatrice qui a puisé dans la modernité, l’épure et la géométrie de l’Art déco pour inventer la signature Putman, un style à la fois austère et enlevé.

Vous êtes venue à Hong Kong accompagner deux expositions-hommages à votre mère, Andrée Putman…

C’est un hommage mais l’idée de la première exposition au Landmark était aussi de faire une présentation exhaustive de tous les objets qui ont été créés par le studio Putman, par ma mère d’abord et par moi-même depuis 2007 et de faire des clins d’œil aux espaces qui ont été importants à traiter pour nous comme la salle de bain. L’exposition au PMQ retrace quant à elle l’histoire du studio, de ses racines à la transmission mère-fille, de tout ce qui passé en fait depuis 1925 puisque c’est l’année de naissance de ma mère.

Andrée et Olivia Putman par Xavier Bejot

Les deux expositions s’intitulent "Andrée Putman, ambassadrice de style". Que répondez-vous à ceux qui disent qu’elle n’était pas véritablement un designer ?

Ma mère a commencé assez tôt à une époque où le mot design existait mais n’était pas non plus mis à toutes les sauces. Je crois qu’elle été un peu, elle l’a dit d’ailleurs, une « archéologue des temps modernes ». Elle a remis à l’honneur ce qui avait été fait dans les années 1930-1940 à une époque, les années 1970, où ces périodes étaient oubliées ou jugées trop austères pour être vraiment regardées. En rééditant notamment des pièces de mobilier qui sont montrées au PMQ.

Ambassadrice de style, elle l’est en fait devenue malgré elle, parce qu’elle a eu la chance de travailler très tôt à l’étranger où elle incarnait malgré elle par son chic, ses racines, sa manière de parler et de raconter le style français. C’est même grâce à l’hôtel Morgans de New York pour lequel elle a travaillé qu’elle s’est fait connaître et qu’elle est devenue célèbre dans son propre pays.

Votre mère était en effet célèbre à la fois en France et à l’international. Cela n’a donc pas du être évident de lui succéder en 2007 ?

Ma mère m’a demandé pendant longtemps de la rejoindre au studio mais je ne l’ai pas fait car je voulais vivre et avoir mon propre chemin. Je me suis d’abord occupée d’art contemporain puis je suis devenue paysagiste avant d’accepter cette « tâche » entre guillemets. On me demande souvent si cela a été difficile de reprendre la direction artistique du studio mais j’ai attendu suffisamment longtemps pour m’affirmer et ne pas trouver ça difficile. Et j‘ai eu raison, je pense.

Comment avez-vous réussi à gagner votre légitimité ?

En fait, je ne me suis pas vraiment posé la question du « qu’en dira-t-on » et surtout j’ai beaucoup beaucoup travaillé. Ce qui était présenté au Landmark, c’est justement le fruit de mon travail, la manière dont j’ai digéré les codes. L’idée n’était pas de rééditer les mêmes choses, de faire les mêmes clins d’œil mais il y a des choses auxquelles je me suis attachée comme le damier qui est un peu notre porte-bonheur. Ça a été le porte-bonheur de ma mère quand elle a fait la salle de bain du Morgans et ça continue de l’être parce que je tourne autour, je le transforme, je joue avec. En matière de graphisme, c’est également formidablement efficace et reconnaissable. C’est important quand on reprend un studio d’une telle notoriété de trouver une signature et c’est pour ça que le damier est très présent.

Très tôt, j’ai eu une certaine chance car j’ai gagné un concours pour Nespresso en 2009, un concours international face à des gens qui étaient vraiment des professionnels de design et donc ça, ça m’a fait très plaisir car j’ai vraiment compris à ce moment-là que je pouvais travailler pour des belles marques. C’est comme ça que je suis devenue directrice artistique de la maison Lalique de 2010 à 2012, ce qui m’a aussi permis d’avoir un œil extérieur au bureau, de vraiment me consacrer à la création. Parce que diriger un studio, c’est diriger la création mais aussi diriger le quotidien, le business comme on dit et ça été des années compliquées en Europe. Tout ça a donc nécessité beaucoup d’application, beaucoup de rigueur et ça je pense que ce sont des valeurs que ma mère m’a définitivement transmises.

C’est comme ça que vous définiriez votre héritage ?

Entre autre. Ça a surtout été une éducation silencieuse. Il n’y a pas eu de diktats, il n’y a pas eu de "Oh tu ne devrais pas aimer le rose shocking. C’est moche !". C’était "Oh bah si elle a envie d’avoir un tailleurs rose. Elle a 15 ans, qu’elle y aille." Il n’y avait pas d’interdits et je pense que c’est bien parce que ça forge son goût, ça forge sa personnalité. Mon éducation, mon héritage, ça été tout ça et ça été aussi la chance de rencontrer tous les artistes que j’ai rencontrés grâce à mes parents, d’être dans une mouvance de liberté.

Mais est-ce que n’est pas aussi difficile de grandir sans interdits ?

Il y en a pour qui c’est plus difficile. Moi, je crois que j’ai eu la chance d’avoir une colonne vertébrale assez ferme. Mais c’est vrai que je suis sortie très tôt. Je suis effarée quand je pense que je sortais en boîte de nuit à 13 ans et que pour ma mère c’était quasi-normal de me croiser au Palace. Moi, ça m’a plutôt réussi mais je pense qu’il faut tout de même un peu d’autorité et qu’on se construit aussi dans un certain cadre.

Vous disiez tout à l’heure qu’il était important d’avoir sa signature propre. Pas une seconde vous ne vous êtes sentie la gardienne du temple en reprenant le studio créé par votre mère ?

Ce sont les expositions qui font que je me sens plus la gardienne du temple parce que c’est un travail de conservation, d’histoire, d’archives. Toutes ces expositions sont des grands ménages de printemps : on range, on trie, on se demande "Qu’est-ce que j’ai envie de montrer? Qu’est-ce que j’ai envie de cacher?", même s’il n’y a pas grand-chose à cacher. Mais ça permet d’y voir plus clair et là, en plus, c’était un tournant puisque c’est la première exposition depuis la disparition de ma mère en 2013.

Dans ce contexte, le travail d’archives a du avoir une résonance particulière…

C’était particulier surtout qu’au PMQ on présente des lettres, des mots qu’elle avait reçu d’artistes que je ne connaissais pas et qui montrent la proximité de ma mère avec ces artistes. Il y a donc à la fois beaucoup d’émotion mais aussi beaucoup d’exactitude et de professionnalisme.

Est-ce qu’il y a d’autres choses que vous avez découvertes ou redécouvertes en préparant ces expositions ?

Redécouvertes, non. Mais c’est peu comme quand on revient de vacances et qu’on rouvre la porte de sa maison, on voit les choses différemment avec un regard neuf, la juxtaposition de deux matériaux qu’on n’avait pas regardé de la même manière. Cela dépend aussi de ce sur quoi on est en train de travailler.

Est-ce que cela avait également un sens particulier de présenter cette rétrospective à Hong Kong, une ville où votre mère et vous-même avez chacune travaillé ?

Ma mère m’a en effet beaucoup parlé de son passage ici lorsqu’elle travaillait sur le Putman (hôtel sis au Queen’s road, Central). Elle était assez épatée par cette ville très concentrée avec ce mélange très proche. C’est vrai que dans toutes les villes on peut passer du 16ème au 20ème arrondissement mais à Hong Kong c’est assez étonnant de passer du Landmark aux petits magasins de pharmacopée chinoise, de passer devant un immeuble hyper-moderne et de voir tout un coup un échafaudage en bambous. Ce conglomérat de styles, d’histoires, de cultures est très intéressant. Il y a un côté New York mais en plus fulgurant.

Votre studio a-t-il des projets en Chine ou plus largement en Asie ?

Pas tellement. On aimerait exporter l’exposition présentée ici mais différemment. Il y a pas mal de pays dans cette région du monde qui sont susceptibles d’être intéressés. On a aussi envie de travailler sur l’exportation de notre ligne de meubles dont on voit quelques modèles au PMQ. Je suis en train d’en dessiner une nouvelle qui sera disponible d’ici quelque temps. C’est important car on veut vraiment transmettre le travail et le savoir-faire des artisans français. On aimerait également s’attaquer à de plus gros projets. On a commencé à travailler sur des promotions immobilières en France, à accompagner des professionnels qui ont l’habitude de construire des milliers de mètres carrés sur des choix de matériaux, sur la lumière, les escaliers, les ascenseurs, les boîtes aux lettres… : c’est très intéressant d’embellir des parties communes. Travailler sur des shopping malls m’intéresserait aussi énormément.

Ce n’est pas ce qui manque en Asie.

Nous verrons bien les retours de l’exposition. Je pense que l’Asie est en train d’aller vers un style plus intemporel, plus calme que ce qui a séduit les gens dans les précédentes décennies et donc c’est intéressant de pouvoir leur montrer ce qu’on fait dans cette mouvance.

L’architecture et le design en Asie ont malheureusement pâti du style international qui y a fleuri ces dernières décennies.

Je suis très opposée au style international qu’on voit partout. C’est important de ramener des identités locales, de promouvoir les savoir-faire locaux. C’est comme ça que nous avons gagné un concours en Amérique du Sud pour refaire toutes les lounges business d’une compagnie aérienne qui s’appelle West. Je ne connais pas l’alchimie des concours et les raisons pour lesquelles on gagne parfois mais ma volonté de travailler avec des artisans locaux, de promouvoir cet artisanat tout en le transformant un peu a du être moteur, rencontrer un vrai intérêt auprès des décideurs.

Ce n’est pas parce qu’on est au Pérou qu’on est obligé de faire des ponchos mais on peut travailler avec des fabricants de ponchos pour faire des plaids incroyables avec de nouvelles géométries. C’est aussi le rôle des designers d’aider à conserver ces savoir-faire.

Créé le 19 mai 2009, le Lepetitjournal.com Hong Kong est le quotidien en ligne des communautés française et francophone de Hong Kong, Shenzhen et Macao. Pour tout savoir sur l'actualité de ces trois villes, abonnez vous au LPJ HK!

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